Textes alice marc

PETITS ECRITS SUR PETITS RIENS



 

Série Photographique « Les Jocondes »
Portraits de soignantes en Unité de Soins Palliatifs

Ces femmes sont des héroïnes anonymes. On ne sait rien d’elles.
De leurs joies, de leurs tourments. De leurs vies.
Le sombre rode mais leur lumière éclaire le monde. Elles sont les reines de la ruche. Les artistes du soin.
Chaque jour, chaque nuit, elles pansent les âmes et les corps blessés. Telles des abeilles, elles veillent leurs pairs avec bienveillance, intelligence. Elles tissent du lien, elles donnent du sens.
Elles écoutent, elles regardent, elles accueillent, elles caressent. Elles maternent sans jamais infantiliser.
De leur corps, de leur cœur, de tout leur être, de toutes leurs forces, elles enlacent pudiquement les vies épuisées. Naturellement, généreusement, discrètement. Leur beauté céleste brille au firmament.
Les larmes ne leur font pas peur. De leurs mains délicates, elles libèrent des humeurs vénéneuses.
La douceur de leurs gestes enveloppent les souffrances d’un voile apaisant.
La musique de leur voix berce les esprits chagrins.
Leurs mots sincères soignent les plaies de l’âme.
Leurs sourires clairs consolent les peines grises.
Leur joie simple entraîne les souffles minces.
Elles nourrissent les jours de disette. De leur sève bienfaisante. De leur miel. Elles sont le Sel de la Terre.
Le crépuscule point sournoisement, irrémédiablement.
L’angoisse se dilate d’un temps déchiré. L’effroi surgit du néant de la nuit.
La mort étreint, la mort éteint. Leur présence tranquille chasse les peurs bleues, apaisent les colères noires.
Loyales et fortes, elles soutiennent, accompagnent les vies vacillantes.
Elles n’abandonnent pas, mais laissent glisser les fragiles destinées.
Elles regardent les vies qui se font et se défont devant elles, humblement, avec respect.
Toujours, elles tiennent et se tiennent là, tout près.
Stabat Mater.


Alice Marc, 2018




1km                    

cercle de vie éteinte
1km
cercle de mort certaine
1km
de liberté contrainte
1km
d'avenir incertain
1km
ça craint
1km
ça use
1km
cour de prison
1km
je tourne en rond
1km
ça tourne pas rond
1km
et ron et ron petit patapon
1km
disque rayé
1km
de tics et de tocs
1km
fin de partie
en attendant dodo



1km
j'irai plus haut plus loin
au-delà de ce cadre étriqué
au-delà de cette orbe muraille
au-delà de cette couronne d'épine
au-delà de la coronazone
au-delà des vagues déferlantes
au-delà des barrières de corail
au-delà de leurs épouvantails
au-delà des distances rigides
au-delà d'un cynisme frigide
caresser la beauté de la Terre
étreindre ceux qui me sont chers
avec eux
dire
rire
chanter
hurler
sauter
aimer
baiser
ramper
franchir les barbelés abstraits
au bout d'une aire dépassée
au bout d'une ère du passé
l'ancien monde convulse
monde en berne
monde en crise
monde en ruine
ce monde succombe
ils sont devenus fous
furieux
dangereux
enragés
à lier
et récusent son agonie
tiens bon et ne lâche jamais
nos rêves triompheront
et nous rebâtirons ensemble
les cathédrales boisées
de nos humaines destinées
joyeuses et libres
en un olympe étincelant

Alice Marc ©Novembre 2020 (confinement)




Amazonia


Brûle brûle brûle
forêt ancestrale
forêt magistrale
forêt primordiale
mon cœur serré s'enflamme
asséchant mes sanglots
du funeste complot
intarissables larmes
faites de fiel et de sang
sous un ciel impuissant
du désastre accablant
du silence mugissant
du peu de drame en fait
l'odeur de chair brûlée
de mes frères sacrifiés
pénètre les ténèbres
profondes et ardentes
de ma désillusion
Terre à terre à genou
aux entrailles béantes
à jamais endeuillée
berceau de toute vie
envolée en fumée
noircie par la laideur
absolue et aveugle
les singes hurleurs crient
la douleur du monde
le barbecue géant
a déjà commencé

jaguar boucané
puma carbonara
tatou à tout va
brochettes d'agouti
flambée de colibris
civet de vampire
rôti de tapir
capucin à la braise
fondue de fromager

carte de mon dégoût

je regarde vomir
les dieux et les cieux
de tant de cruauté
de la terreur de ceux
prisonniers de ce feu
des manguiers innocents
des figuiers embrasés
animaux calcinés
peuples déracinés
bûcher des vanités
s'acharnant sur ses proies
agonie programmée
l'Amazonie se noie
sous les ardentes nuées
et les cendres de bois
convulsions insensées
du despotique Marché

@ Alice Marc 2019




 

jusqu'à la fin des jours

Dans les ornières du temps engluées
les fleurs sauvages louvoient au vent mauvais
de l'ineffable colère aux cieux déchaînés
affres d'abysses abîmées
amères rimes écorchées
de la beauté et du désastre
qui triompha de l'arrogante humanité
affairée à briser toute vie
aveuglée par trop de vanité
énucléé formatée
vidée d'encombrante pensée
ravages d'une Terre
exsangue et accablée
l'ultime déchirement de la nuit éternelle
terrassa les diaboliques âmes en peine
d'un illusoire dessein
gorgées de désir
mortifère et funeste
anthropocène accompli
exit la maligne ennemie
sixième extinction
totale
finale
fin


nuit

immense

silence



aurore natale
calme fracassant
d'une furtive nature
mycelium racines
secrets réseaux de l'ombre
épiant patiemment
l'heure de la résurgence
un sublime végétal
recouvra son essence première
divine incarnation
forces vives
arrimées et armées
sanguines ou blêmies
au souffle crépusculaire
d'une ère printanière
célébrant la florale virginité
d'une nature insurgée
de ses persécuteurs délestée
voraces auto-phages
à l'aube de l'azur
libres semences
poussières fertiles
d'étoiles lointaines
voleront au gré
des soupirs
chauds et moites
d'un air lourd si léger
tiges et pistils érigés
tendres pétales dorés
herbes folles parfaites
mousses vertes et moelleuses
glorieuses fleurs rebelles
indociles fougères
discrètes beautés des prés
iront sans crainte tapisser
le sol d'un monde nouveau
d'anarchiques prairies
du linceul délivré
au soleil tiédi
et dureront encore
jusqu'à la fin des jours

Alice Marc@ 2019






Je suis un funambule, en équilibre sur le fil ténu de la vie qui vacille et se dérobe,
qui avance avec douceur, d'un pas souple et léger.
Avec patience et intelligence, le funambule se meut dans cet espace-temps labile et incertain.
Avec délicatesse, il chemine au rythme de l'autre et à sa hauteur.
Avec humilité, il guide et est guidé en retour.
Avec pudeur, il répand et accueille.
Avec tact et mesure, il avance ou recule au gré du vent et de la lueur, au fil du temps.
Tous sens en éveil, il sent et ressent.
Il use de son corps, de son cœur, de son âme pour créer un possible qui se dilue.
Il progresse sur un océan protéiforme et profond.
Sur son fil, il tient bon. Malgré le vide, il a confiance, il fait confiance.
Il progresse lentement mais sûrement sur la voie ténue et immense qui s'offre à lui.
Celle de l'incertitude et de la rencontre. Celle du mystère. Celle de l'inachevé.
Celle du partage.
Il penche, plie, se relève, il tient la barre pour donner sens.
Il s'éloigne ou se rapproche, se fond et occupe la place laissée.
Il accepte, laisse aller, sans résister, glisse et fait glisser.
Convoqué par son prochain dans l'ici et maintenant,
comme ultime garant d'un avenir indécis, il va et vient,
mène la danse telle une sarabande,
entraînant la vie vers l' autre rive, inconnue et sereine.
Il fait au mieux, avec ce qu'il est, dans ce ballet improvisé toujours recommencé.
L'acrobate marche avec, mais sans filet.
Il aime, il rit, il vit.

Alice Marc © 2018

 

 

Etats d'urgences (à propos de la série photo)


Hier j'étais la Fée, poupée idolâtrée
Idéale plastic girl, la beauté fantasmée
Rêves de féminité en moi si incarnés,
Le pouvoir du paraître, le désir d'être aimée.
Déesse imaginaire, n'étais-je donc qu'un mirage,
Triomphante éphémère du luxe et de l'image,
Objet de convoitise, on voulait m'acheter,
Me posséder toujours, en moi se projeter.
Triomphe du simulacre, de la futilité,
De l'irréalité de mon corps réifié
Ma chute en est plus rude, dans ce monde effondré,
Où chaos succéda à la frivolité.
Me voilà solitaire, aliénée et errante
Traquée par le passé, fugace figurante
Livrée aux éléments à leur tour déchainés
Une ombre de moi même sur une Terre dévastée.
Dénudée par le temps, pure victime du trop,
Du massacre des hommes, des violences au galop,
Poupée désenchantée, fruit de putréfaction
Déchet d'un monde blasé, voué à l'extinction.


Alice Marc © 2016



 

Survivante

Je suis née Humaine, Enfant de la Terre, minuscule et splendide pépinière de vie gravitant au Soleil, battant au cœur de l'Univers. Poussière de bonne étoile, guidée par la lumière.
​De l'Amour de deux Humains, espèce vivante, parmi tant d'autres, prédatrice, à l'intelligence diabolique et aux désirs chimériques. Capable du meilleur comme du pire.
De l'unisson de deux êtres, beaux, aimants et généreux, mes parents, nés de contrées différentes, de cultures différentes. Père enraciné en Haute Marne, mère déracinée d'Algérie. Deux pôles opposés qui se sont attirés et ont osé la fusion de leurs âmes et de leurs chairs. Une prolongation momentanée de leur amour à travers ma présence, et celle de mon frère, premier né.
​J'ai grandi ainsi, entre deux humains, singuliers et semblables, le yin et le yang. Entre constance et incertitude, entre terre et feu, entre calme et orage, entre force et fragilité.
Jusqu'à ce jour... Où une sombre solitude s'invita en moi.
​La Nature, ayant un suprême pouvoir sur les Humains, puisqu'elle les a enfantés, celui de vie ou de mort, décida brusquement de reprendre mon père, tôt dans ma vie toute neuve, sous mes yeux sidérés.

​Je suis survivante.

​J'ai grandi ainsi, entre Paris et Auberive. Entre gris du bitume et vert des herbes folles, entre barres arides et forêts opulentes, entre caniveaux ruisselants et méandres de l'Aube, entre étroitesse des murs et espace infini, entre odeurs de la ville et parfums de l'humus. Deux univers parallèles, à leur manière si poétiques. Entre rêve et réalité.
J'éprouve en ce pays de Haute-Marne comme un intense sentiment de vie, de liberté, de plénitude et de confiance à nul autre pareil. De joie simple, par ma communion à la Nature.
Arbres de vie, fécondes vallées , frais ruisseaux, brumes matinales, orchidées colorées, mélodie des pinsons ré-enchantent ma vie telle une poésie, toujours recommencée.
Je suis la Nature, le jour et la nuit, le silence et le bruit, le ciel et la terre, le soleil et la pluie, la couleur et le noir, je suis la vie.
J'ai reçu en héritage un amour inconditionnel, et grâce à cet amour, suis devenue femme puis mère, capable de transmettre à mon tour cette force de vie, de survie et d'amour.
​Animée par les forces du beau et du bien, je suis venue au monde pour accomplir ma destinée avant de disparaître: prendre soin de mes frères et du vivant. Soulager les douleurs, accompagner la vie, dans le respect et la douceur, apprivoiser la mort.

La Terre est ma Mère, certains l'ont oublié, égoïstes pécheurs, prêts à hypothéquer l'avenir de leurs propres enfants.
Le monde qui m'a vue naître est en perdition, la Nature en grand danger et mon espèce à présent menacée d'extinction.
Ma colère est grande contre les forces obscures, s'acharnant à détruire la vie. Contre la vanité et l'illusoire suprématie de quelques hommes. Contre leur rêve d'immortalité et de toute puissance. Contre leur avide soif de pouvoir et de l'argent. La Nature est notre seule richesse.
​Puisant mes forces de vie dans l'amour des miens, les bienfaits de la musique et la contemplation de la beauté du monde, mes yeux fertiles figent en lumière l'évanescence de la vie, du temps qui inexorablement s'évanouit, témoignant de la fragile et forte grâce de la Nature, de la condition humaine, mais aussi de sa tragédie qui se joue devant moi, sa finitude.

​Naissance et mort sont la vie.
​Je suis humaine, et mortelle, comme tous les miens...La Nature, elle, survivra.

Alice Marc © 2016 (texte écrit pour la série "Survivants" exposée à La Maison Laurentine)





 

MOI MOI MOI MOI sur une Image d'Alice Marc (série "Survivants")

par Mario URBANET, Écrivain, Poète, conteur


Semblable au duvet d'un ventre soyeux
sous le souffle d'un amant
l'herbe folle ondule à la caresse du vent

venu de loin le vent
a tout emporté dans une frénésie têtue
la retenue n'est pas éternelle
tant et tant de temps à chasser des nuages

somme toute ordinaires

cette fois c'est le nuage qui compte
qui marque le tournant définitif
de l'histoire des homoncules

ceux-là qui se croyaient !

le chemineau du temps qui passe
revêtu d'une dérisoire et risible carapace
croit encore à la fuite en avant

difficile d'y reconnaître
l'être qui régna sans partage
sur toutes les espèces
les asservit et les força à sa merci

cet exemplaire est-il le seul qui subsiste !
l'ultime témoin
il campione ?

découvrira-t-il la faille
le moment clé où le sapiens a bifurqué
où il a confondu progrès et suicide programmé !
un brin de jugeote lui viendra-t-il enfin...

ah ! si c'était à refaire ...
mais l'homme l'a si souvent répété :
que voulez-vous ! on ne se refait pas !

© Mario Urbanet

https://www.mario.urbanet.sitew.com/#Presentation.A




 

IN FINE, série photographique, work in progress

 

"Les fragiles"

Les corps se déforment, les dos se voûtent, les mains tremblent, les pieds s'emmêlent, les chairs tombent, les âmes saignent et se blottissent, les plaies suintent, les souvenirs s'évaporent, les rêves dansent, les désirs s'éclipsent, le temps se perd, les paroles s'envolent, les pensées se brisent, les portes claquent, les murs s'écaillent, les regards brillent, les cris s'égarent, les silences en disent long, les rires s'évanouissent, les bouches embrassent, les bras enlacent, les esprits s'embrouillent, les ombres se croisent.

La vie est partout, la vie est nulle part, improbable et permanente. La mort est partout, la mort est nulle part, probable et impermanente.
Le vide les aspire mollement telle une insatiable machine à dévorer le temps.

Les fragiles ne savent plus mais savent bien, scrutent ou ignorent, demandent ou se taisent, marchent ou se figent, veulent ou renoncent, s'ouvrent ou se ferment, dansent et oublient les pas. Ils sont ici ou ailleurs, sur leur radeau qui tangue et les mènent doucement, brusquement, inexorablement.

Confiants et inquiets, ils glissent, ils chavirent, ils résistent, ils vivent. Vagues à l'âme, bleus au cœurs, cuirs tannés, sourires tendres, visages creux, ils sont beaux, ils sont laids, ils sont nous, ils sont eux, ils sont la mémoire et l'oubli, ils sont le monde."

© Alice Marc 2017